Journal intime

Novembre, le temps du retour à soi

Thomas Da SilvaThomas Da Silva4 min de lecture

Cher Journal,

Novembre est entré sans frapper. Je ne l’ai pas entendu venir. Un matin, la lumière avait changé : plus basse, plus dorée, comme posée de biais sur les choses. Les ombres s’allongeaient dès midi. La mer, elle, avait pris cette teinte d’ardoise que je ne lui connais qu’à cette saison, quand les touristes sont partis et qu’elle redevient enfin elle-même.

J’aime ce mois que l’on aime si peu. On le dit gris, triste, interminable. On l’enjambe en pensant déjà aux fêtes. Pourtant, il y a dans novembre une sagesse que les autres mois n’ont pas. Il ne promet rien. Il ne séduit pas. Il se contente d’être ce qu’il est : un passage.

J’ai marché longtemps ce week-end. Sous mes pas, les feuilles faisaient ce bruit sec et doux, comme un papier que l’on froisse avec précaution. Les arbres se dépouillent sans résister. Ils ne s’accrochent pas à ce qui a été. Ils laissent tomber, une feuille après l’autre, ce qui a nourri leur été et qui, maintenant, alourdirait leur hiver. Je me suis demandé quand j’avais, moi, appris à lâcher avec autant de grâce. La réponse est venue sans détour : jamais vraiment.

Car l’humain retient. Il retient ses souvenirs, ses regrets, ses projets inachevés, ses vieilles colères soigneusement pliées au fond d’un tiroir. Il retient même ce qui le blesse, parce que le connu rassure davantage que le vide. Nous avons fait de l’accumulation une vertu, et de la perte une faute. La Nature, elle, ne connaît pas ce vocabulaire. Elle ne perd rien. Elle transforme.

Cette feuille qui tombe deviendra humus. Cet humus nourrira la racine. Cette racine portera, au printemps, une nouvelle pousse. Rien ne finit, tout se dépose. Et c’est peut-être cela, le véritable enseignement de l’automne : ce que l’on lâche n’est pas perdu, c’est offert à ce qui vient.

Alors j’essaie, cher Journal. J’essaie de faire comme l’arbre. De regarder ce qui, en moi, a fait son temps. Certaines croyances, qui m’ont protégé longtemps, et qui aujourd’hui m’empêchent de respirer. Certaines habitudes, devenues des automatismes vides. Certaines attentes envers les autres, envers la Vie, envers moi-même. Je ne les arrache pas. Je les regarde, je les remercie, et je les laisse glisser.

Ce n’est pas toujours confortable. Le dépouillement laisse à nu. Il y a des soirs où le vide ressemble à un manque, où l’obscurité qui tombe tôt réveille de vieilles mélancolies. Je les accueille aussi. Elles font partie du voyage. On ne traverse pas une saison en fermant les yeux.

Novembre nous invite à rentrer. Rentrer chez soi, au sens le plus simple : allumer une bougie plus tôt, se préparer une infusion, s’envelopper d’un plaid, laisser la nuit venir sans lutter. Et rentrer en soi, au sens le plus profond : revenir vers ce centre tranquille que l’agitation de l’été nous avait fait oublier. Il est toujours là, ce centre. Il attend simplement qu’on lui rende visite.

Je pense à la graine, cachée sous la terre froide. De l’extérieur, rien ne se passe. On pourrait croire qu’elle dort, qu’elle a renoncé. Et pourtant, dans le secret de l’obscurité, elle se prépare. Elle rassemble ses forces. Elle n’a pas besoin de lumière pour savoir qu’elle fleurira. Elle a seulement besoin de temps, et de confiance.

Peut-être sommes-nous, en ce moment, cette graine. Peut-être que ce qui ressemble à une pause est en réalité un travail invisible. Notre société valorise ce qui se voit : la production, la performance, le mouvement. Elle a oublié la valeur du repos fertile, celui qui ne produit rien d’immédiat mais qui rend tout possible.

Ce matin, avant l’aube, je me suis assis face à la fenêtre. J’ai regardé le ciel passer du noir au bleu, puis du bleu au rose pâle. Je n’ai rien fait d’autre. Je n’ai pas consulté mon téléphone, je n’ai pas préparé ma journée. J’ai juste respiré. Et dans ce silence, j’ai senti quelque chose s’apaiser, comme une eau trouble qui se dépose enfin et laisse apparaître le fond.

Il y a une beauté particulière dans la lenteur de novembre. Une beauté qui ne crie pas, qui ne s’impose pas. Il faut se pencher pour la voir : la goutte suspendue à une branche, la brume qui s’attarde sur les collines, la dernière rose qui s’obstine contre le mur du jardin. Ces petites choses me parlent davantage que les grands spectacles de l’été. Elles me rappellent que la Vie continue, discrète et fidèle, même quand tout semble se retirer.

Alors je me souhaite, et je nous souhaite, un novembre habité. Non pas un mois à traverser en attendant mieux, mais un mois à vivre pour ce qu’il offre : l’occasion de déposer, de se recueillir, de se préparer en silence à la lumière qui reviendra.

Car elle reviendra, cher Journal. Elle revient toujours. Et ce jour-là, nous serons prêts à l’accueillir, allégés de ce que nous aurons eu le courage de laisser tomber.

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